La face tristement antisémite d’Alain

Libération du 15 mars 2018 : Jérôme Perrier : «La face tristement antisémite d’Alain».

Voir l’article

Comment cet humaniste de gauche, engagé en politique pour prendre la défense du capitaine Dreyfus, peut-il être l’auteur de propos antisémites dans son journal écrit de 1937 à 1950 ? Le «naufrage de la vieillesse» ne suffit pas à expliquer une telle dérive intellectuelle, estime l’un de ses biographes.

La publication simultanée du Journal inédit du philosophe Emile Chartier (plus connu sous son pseudonyme d’Alain) et d’un petit pamphlet de Michel Onfray, dans lequel ce dernier applique audit journal sa méthode désormais bien rodée de démolition – plutôt que de déconstruction – serait-elle en passe de vouer définitivement aux gémonies un auteur jusque-là simplement condamné à l’oubli ?

Pour être tout à fait honnête, même pour un fidèle lecteur et admirateur des Propos, la découverte du journal tenu par Alain entre 1937 et sa mort constitue une véritable épreuve, pour ne pas dire un calvaire, tant cette prose, hachée et le plus souvent absconse, s’avère désolante de bout en bout. Quiconque admire Mars, ou la guerre jugée ; Histoire de mes pensées ; les Dieux ou encore Avec Balzac ne peut qu’être accablé de voir cet homme de gauche, qui s’est engagé en politique pour prendre la défense du capitaine Dreyfus, porter toute une série de jugements sur les Juifs qui relèvent, qu’on le veuille ou non, de ces indignes préjugés antisémites qui étaient malheureusement beaucoup trop courants à l’époque, y compris chez les esprits les plus déliés (pensons au philosophe Jules Lagneau, qui eut une si forte influence sur Alain). Qu’un homme ayant volontairement participé à la Grande Guerre – alors qu’il avait 46 ans en 1914 et détestait la guerre – pousse ensuite le pacifisme jusqu’à refuser de voir le danger mortel que représentait le nazisme pour la civilisation, ne témoigne assurément pas d’une grande lucidité. Et le fait qu’Alain ait été loin d’être le seul dans ce cas n’y change pas grand-chose, tant il est vrai qu’on est en droit d’attendre d’un grand penseur une tout autre hauteur de vue. Que le même Alain accueille avec soulagement l’armistice de juin 1940 demandé par Pétain, et qu’il s’oppose résolument aux appels à la résistance lancés par le général de Gaulle, n’est pas non plus à son honneur. Et là encore, que l’immense majorité des Français de 1940 aient partagé son point de vue ne saurait constituer une excuse chez un homme dont la vie a été vouée à la libre réflexion et à l’esprit critique. Constater qu’au même moment l’auteur du Citoyen contre les pouvoirs lit Mein Kampf, comme il lirait un banal traité de géopolitique – digne d’intérêt, voire même d’éloge à l’occasion – suscite très légitimement un profond malaise. Du reste, Michel Onfray n’a pas tort lorsqu’il remarque que les silences du Journal sont peut-être encore plus dérangeants que les considérations consternantes qu’il contient (et elles sont malheureusement légion).

Bien sûr, on pourrait être tenté d’arguer de l’état de santé d’un homme vieillissant, reclus dans sa maison du Vésinet, cloué sur sa chaise roulante. Mais dire que la vieillesse est un naufrage n’offre qu’une explication bien insatisfaisante de ce qu’il faut bien appeler un reniement de la pensée démocratique et libérale qui a irrigué pendant des décennies les célèbres Propos. Force est plutôt de constater que l’évolution de la pensée d’Alain à la fin des années 30 illustre de manière éclatante la crise abyssale qu’ont traversée durant cette période la démocratie libérale et les valeurs humanistes qui la fondent. Une crise dont on a difficilement idée dans le confort douillet de 2017, alors même qu’elle a conduit un très grand nombre d’esprits, parmi les plus éminents, à errer et à perdre une bonne partie leurs repères politiques et moraux, jusqu’au reniement pour certains. Et force est de constater qu’Alain est de ceux-là.

Il ne saurait donc être question de trouver la moindre excuse à cette dérive intellectuelle qui, pour ne pas être isolée, n’en reste pas moins affligeante. En revanche, face au déferlement de jugements définitifs suscités par la publication du Journal, on est au moins en droit de poser la question suivante : est-ce que les 800 pages de ce texte, qui n’était pas destiné à être rendu public (tout au moins en l’état), peuvent effacer comme par enchantement les quelque 15 000 pages (dont plus de 5 000 Propos) publiées par Alain tout au long de sa vie, et qui défendent avec résolution et constance les valeurs démocratiques, républicaines, libérales et laïques identifiées à cet homme de gauche ? Est-ce que ces réflexions décousues, couchées aventureusement sur le papier dans la nuit sombre de l’Occupation, peuvent définitivement enterrer la prose superbe et revigorante des Propos ? N’en déplaise à certains inquisiteurs professionnels, notre réponse est clairement non. Alain mérite amplement qu’on le relise. Mais pas celui du Journal. Celui qui écrivait par exemple : «L’individu qui pense contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle, et le printemps a toujours le même hiver à vaincre.»

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *