La résilience de l’exceptionnalisme étatique français

Telos du 23 mars 2018 : Jérôme Perrier : «La résilience de l’exceptionnalisme étatique français».

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L’un des poncifs les plus véhiculés par la sociologie politique (nourrie de Foucault et de Bourdieu) en vogue dans nos universités voudrait que l’État soit en déclin dans notre pays, et ce depuis plusieurs décennies, au point que même ses élites quitteraient en masse le navire pour aller pantoufler dans le secteur privé et y faire carrière, voire fortune. Pourtant, c’est un tableau bien différent que dresse le sociologue Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, Où va l’État? Essai sur les nouvelles élites du pouvoir, publié quarante ans après son désormais classique Les Sommets de l’État. Essai sur l’élite du pouvoir en France.

La force de l’État à la française

En effet, cet éminent spécialiste des élites politico-administratives françaises explique que s’il entendait au départ écrire un essai sur le déclin de l’État dans l’Hexagone, il s’est assez vite ravisé et, dans une sorte de réflexe poppérien d’auto-réfutation, il en est venu à la conclusion que malgré les nombreux défis qu’il doit affronter depuis plusieurs décennies, notre État, jadis tutélaire et presque sacro-saint, a encore de très beaux jours devant lui.

Faisant le bilan des innombrables travaux de sociologie et de science politique parus depuis son précédent livre consacré à cette question en 1977, Pierre Birnbaum, à rebours de nombre de ses collègues, en arrive à développer la thèse suivante (qui est pour ainsi dire l’épine dorsale de son essai) : trop de discours politiques ou académiques conduisent à sous-estimer la résilience de l’État dans notre pays et la place encore considérable qu’y occupe le service public dans les faits comme dans les têtes. À l’inverse, explique-t-il, on a trop souvent tendance à surestimer l’influence du privé, du marché et des valeurs du monde de l’entreprise, qui n’ont jamais pu occuper dans nos représentations collectives la situation prééminente qui est souvent la leur dans les pays anglo-saxons, par exemple.

Pour appuyer son propos, Pierre Birnbaum s’appuie sur diverses statistiques, telle celle-ci : sur quelque 320 membres du Conseil d’État (il s’agit donc d’énarques sortis dans la botte), moins de 10% décident de pantoufler, c’est-à-dire de rejoindre le privé. Bien sûr, le pourcentage est supérieur pour l’inspection des Finances (et ce de longue date, comme l’ont montré les travaux de Nathalie Carré de Malberg)[1], mais le constat est très clair : l’immense majorité des hauts fonctionnaires restent fidèles au service de l’État. Contrairement à une idée reçue, la déferlante « néo-libérale » censée avoir atteint notre pays – à l’image du reste de la planète – à partir des années 1980, ne s’est nullement traduite par une hémorragie de cerveaux fuyant les satisfactions austères du service public pour les jouissances sybarites du secteur privé.

À se focaliser sur le cas très particulier des inspecteurs des Finances, on en vient à sous-estimer la force de l’État à la française et la résistance de son exceptionnalisme. Un exceptionnalisme fait de fermeture à l’égard des valeurs du secteur privé et d’attachement quasi-religieux à la notion de service public (l’État détenant encore dans la mentalité française une sorte de monopole de l’intérêt général). Et à ceux qui répondraient que l’influence du privé est infiniment plus pernicieuse et prend la forme de l’importation au sein des administrations de techniques managériales inspirées du monde de l’entreprise, Pierre Birnbaum a beau jeu d’opposer toute une série de travaux qui, loin d’y voir le cheval de Troie d’une mythique idéologie néo-libérale, en font la manifestation d’un simple souci d’efficacité et de meilleure gestion des ressources humaines.
Jupiter ne peut tout faire, le lien avec le pays profond doit être préservé

La connaissance approfondie que Pierre Birnbaum a des sommets du pouvoir français et la dimension historique qu’il a toujours donné à ses analyses sont également un outil précieux pour tenter de mieux mesurer en quoi le phénomène Macron constitue une révolution, et quelle est la nature exacte de cette dernière. Prenant ses distances avec la vulgate sociologiste qui voudrait que l’ancien haut fonctionnaire devenu banquier d’affaires puis homme politique serait l’incarnation vivante d’un État phagocyté par le « Grand Capital », Birnbaum estime qu’Emmanuel Macron n’est pas l’homme des riches, des banquiers et du privé, mais d’abord et avant tout un homme de l’État, dont toute l’action est dictée par le souci de rétablir un État fort – ce qui ne veut bien sûr pas dire un État obèse mais bien plutôt un État-stratège.

Pour autant, son élection constituerait bel et bien une rupture majeure avec l’ordre politique traditionnel, dans la mesure où sa pratique du pouvoir manifesterait une coupure inédite entre la technocratie traditionnelle (incarnée d’abord par l’énarchie) et une classe politique et partisane largement décapitée. Birnbaum remarque que la plupart des députés élus en 2017 l’ont été pour la première fois et n’ont donc pas expérimenté le cursus honorum traditionnel (qu’il passe par divers mandats locaux ou bien encore par des responsabilités militantes et partisanes).

De même, rares sont les ministres qui ont une expérience d’élu local, si bien qu’une bonne partie de ces nouvelles élites gouvernantes a rompu ce lien qui existait entre les réclamations citoyennes et les puissantes administrations parisiennes (lien qui faisait des députés des sortes de super-assistantes sociales). Un lien pourtant vital pour le bon fonctionnement des institutions, suivant un schéma que nul n’a mieux décrit que le philosophe Alain (celui du Citoyen contre les Pouvoirs) lorsqu’il définissait la démocratie comme une cascade de contrôles allant de l’électeur qui demande des comptes à son député d’arrondissement sur la place du marché, au ministre qui surveille les hauts fonctionnaires placés sous sa responsabilité, en passant par le parlementaire provincial qui interpelle le gouvernement au nom des intérêts de son petit bout de France (à rebours du mythe tenace et fort peu réaliste selon lequel un parlementaire serait l’élu de toute la nation).

Ce modèle de contrôle démocratique était loin d’avoir disparu, puisque les énarques parvenus au sommet de l’État, prenaient soin de conserver un ancrage local fort, comme l’illustrent des carrières aussi emblématiques que celles de nos présidents « corréziens » que furent Jacques Chirac ou François Hollande – et que Laurent Wauquiez s’attache à perpétuer et entend opposer au « jupitérisme » macronien). En mettant à bas les partis traditionnels et en faisant ouvertement appel au sein du gouvernement à l’expertise reconnue de ministres venus de la société civile, l’actuel président de la République confie les clés du pays à une élite technocratique qui, par certains côtés, peut paraître quelque peu « hors-sol », pour reprendre une métaphore devenue courante.

En ce sens, on ne peut que suivre Pierre Birnbaum lorsqu’il appelle de ses vœux une renaissance des partis politiques, des syndicats, des associations, et de tous les autres corps intermédiaires qui sont indispensables au bon fonctionnement de la démocratie. C’est là, à n’en pas douter, une condition sine qua non pour que l’ardeur réformatrice des nouvelles élites gouvernantes conserve un lien direct avec le pays profond, lequel ne pourra accepter les changements majeurs qui lui sont proposés que si des relais efficaces peuvent en faire la pédagogie jusqu’au moindre recoin de la société.

[1] Nathalie Carré de Malberg, Le Grand Etat-major financier. Les inspecteurs des finances, 1918-1946 : les hommes, le métier, les carrières, Paris, CHEF, 2011.

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