L’État socialisé engendre-t-il un mécontentement structurel ?

L’Opinion du 3 decembre 2018 : Jérôme Perrier : «Gilets jaunes: l’État socialisé engendre-t-il un mécontentement structurel ?»

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« L’aversion à la perte contribuerait à engendrer une forme d’inertie caractérisée par le désir de conserver ses biens acquis »

L’économie comportementale est un courant particulièrement dynamique de la recherche contemporaine, qui compte à son actif plusieurs prix Nobel, dont le dernier en date est Richard H. Thaler, récompensé en 2017 par l’académie suédoise pour ses nombreux travaux sur les divers biais cognitifs qui affectent la rationalité supposée de l’homo œconomicus. En effet, dans le sillage des psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman (prix Nobel d’économie 2002), les représentants de l’économie comportementale ont mis à jour un certain nombre d’attitudes déviantes par rapport à la norme de l’agent économique rationnel, qui est au fondement de la plupart des modèles économiques présents. En fécondant la recherche en économie à l’aide d’expériences psychologiques menées depuis plusieurs décennies, les tenants de l’école comportementaliste ont ainsi renoué avec les fondateurs de leur science, qui avaient une vision de l’agent économique infiniment plus subtile que les tenants actuels de la mathématisation à outrance. À l’image d’Adam Smith, dont il ne faut jamais oublier qu’il n’est pas seulement l’auteur de la Richesse des Nations, parue en 1776, mais qu’il a aussi écrit, quinze ans plus tôt, La Théorie des sentiments moraux, dans lequel l’individu apparaît comme un être plus complexe qu’un simple agent rationnel mû par la seule quête du profit matériel.
À la lumière de quelques exemples, nous voudrions montrer que l’économie comportementale est de nature à éclairer certains des problèmes mis au jour par le mouvement de contestation dit des « gilets jaunes », tout en nous invitant à réfléchir plus en profondeur sur la nature et les limites de notre modèle social.
L’un des acquis les plus sûrement établis par nos économistes psychologues réside dans ce qu’ils appellent dans leur jargon : « l’aversion à la perte ». L’idée est simple : perdre une chose donnée rend deux fois plus malheureux que ne rend heureux le fait de l’acquérir ou de la gagner. Les expériences à l’origine de cette trouvaille sont devenues célèbres dans le monde académique, à l’image de celle-ci : après avoir donné à la moitié d’un groupe d’étudiants un mug à l’effigie de leur université, on a pu constater que ceux qui en avaient un demandaient environ deux fois plus d’argent pour s’en défaire que ceux qui n’en avaient pas n’étaient prêts à en débourser pour s’en procurer un. Maintes fois répétée, cette expérience aboutit toujours à la même conclusion : dès lors que j’ai une chose, je n’ai pas envie de l’abandonner ; alors même que si je ne l’ai pas, je ne ressens nullement le besoin urgent de me la procurer. Dit autrement, quand les gens doivent abandonner quelque chose, ils en souffrent plus qu’ils ne se réjouissent de l’acquérir. Dans le même ordre d’idée, les économistes comportementalistes ont démontré que si l’on propose à un échantillon d’individus de tirer à pile ou face pour savoir s’ils gagneront x dollars ou s’ils en perdront 100, il faut que x se monte à au moins 200 pour que la plupart acceptent de parier. En d’autres termes, la perspective de gagner 2 suffit tout juste à contrebalancer celle de perdre 1. Par quoi on en revient toujours à la même idée, désormais solidement étayée par la recherche ; à savoir que la douleur associée à une perte est psychologiquement deux fois plus prégnante que le plaisir associé à un gain.
Une telle idée peut paraître triviale, mais ses implications sont absolument majeures. Nous vivons en effet dans un pays où une part non négligeable de la richesse nationale est prélevée sous forme d’impôts et de cotisations sociales, et redistribuée sous forme de salaires et de retraites (pour les fonctionnaires), de prestations sociales, d’allocations, ou encore de subventions de nature diverse. Avec des prélèvements obligatoires avoisinant les 45% du PIB et une part des dépenses publiques représentant 54% de notre richesse nationale, l’État français passe son temps à nous prendre d’une main et à nous redonner de l’autre, sans qu’il soit d’ailleurs facile (et peut-être même possible) de savoir ce que chacun se voit prélever et ce qu’il touche dans un maelstrom redistributif aussi massif qu’opaque.
Une telle opacité est certainement à l’origine d’une part non négligeable du mécontentement actuel, dont le mouvement des gilets jaunes n’est que la manifestation la plus tonitruante. Mais les travaux de l’économie comportementale tendent à nous montrer que le problème est plus profond. En effet, si l’on suit la logique de l’aversion à la perte, quand bien même un individu « recevrait » de l’État (sous des formes diverses) une part de richesse strictement équivalente à celle qui lui est « confisquée » (sous des formes elles aussi diverses), il serait fondamentalement mécontent, puisqu’il ressentirait deux fois plus douloureusement ce qu’on lui prend que ce qu’on lui donne. Il faudrait en réalité qu’il reçoive deux fois plus de l’État qu’il ne lui cède pour que ce mouvement de brassage perpétuel soit, pour lui, psychologiquement neutre !
Autant dire que les ressorts du mécontentement collectif qui a éclaté avec la violence que l’on sait depuis plus d’un mois ne sont pas près de se tarir. S’il est bien vrai que le citoyen-contribuable ressent deux fois plus douloureusement ce que la main de l’État lui prend qu’il ne ressent ce que l’autre main lui donne, il faudrait en conclure que l’État socialisé qui est le nôtre produit structurellement du mécontentement. D’autant que les mêmes économistes comportementalistes ont mis au jour une autre constante, qu’ils ont baptisée le « biais du statu quo ». En effet, l’aversion à la perte contribuerait à engendrer une forme d’inertie caractérisée par le désir de conserver ses biens acquis. Dès 1982, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont démontré que les gens ressentent plus de regrets pour les mauvais résultats de nouvelles actions entreprises que pour les conséquences néfastes résultant d’une inaction.
À l’aune de ces deux simples exemples, on mesure combien la tâche actuelle du gouvernement d’Emmanuel Macron semble démesurée : convaincre ses concitoyens que des réformes structurelles sont indispensables pour sauver un modèle faisant de la redistribution le socle du contrat social revient en réalité à vouloir heurter de front deux des biais cognitifs et comportementaux les plus ancrés dans l’esprit humain. Et ce, sans même parler des traits spécifiquement hexagonaux – hérités de l’histoire – qui rendent cette quadrature du cercle encore plus téméraire…

Jérôme Perrier, historien, est l’auteur d’Alain ou la démocratie de l’individu (Les Belles Lettres, 2017), Prix du livre libéral 2018.

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