Michel Debré et les avatars du libéralisme français (1936-1945)

Jérôme Perrier

Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Vingtième Siècle. Revue d’histoire »
2012/4 N° 116 | pages 81 à 95
ISSN 0294-1759
ISBN 9782724632507

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Pour citer cet article :
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Jérôme Perrier, « Michel Debré et les avatars du libéralisme français (1936-1945) »,
Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2012/4 (N° 116), p. 81-95.
DOI 10.3917/vin.116.0081
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Michel Debré : intellectuel libéral ? L’enquête menée par Jérôme Perrier dans les archives personnelles du rédacteur de la Constitution de la  Cinquième République et la lecture du journal qu’il tint dans les années 1930 font apparaître un grand lecteur de philosophie et de sciences politiques et un homme attaché aux libertés individuelles, mais qui croit dans la nécessité d’un État fort pour les défendre.
Il peut sembler a priori surprenant, pour ne pas dire iconoclaste, de prétendre étudier le libéralisme de Michel Debré. L’homme, en effet, n’a ni la réputation d’un intellectuel ni celle d’un libéral. Il fut pourtant, à sa manière, l’un et l’autre.
Haut fonctionnaire passé à la politique, il a, tout au long de sa vie, attaché une grande importance aux idées, qu’il considérait comme un préalable indispensable à l’action. De façon tout à fait significative, l’une des carences les plus rédhibitoires pour un homme public ou un gouvernement a toujours été, à ses yeux, l’absence de doctrine. Estimant que « rien de grand ne se fait si on ne cherche pas à comprendre les raisons », il considère les idées comme une « toile » précieuse pour guider l’action publique¹. Si Michel Debré a des opinions très arrêtées sur un grand nombre de sujets, c’est incontestablement parce qu’elles sont chez lui le fruit d’une longue réflexion. Du reste, fils d’un pédiatre de renommée internationale et grand admirateur de l’oeuvre de Claude Bernard, il a longtemps rêvé d’écrire une Introduction à la politique expérimentale, qui aurait eu l’ambition d’appliquer à la science politique la rigueur du praticien. Certes, l’on se souvient davantage aujourd’hui des diatribes enflammées du sénateur Debré ou des articles incendiaires de l’éditorialiste du Courrier de la Colère. C’est toutefois oublier que, tout au long de sa vie, il a écrit de très nombreux textes de réflexion politique et que ses archives personnelles, riches de plus de neuf cents cartons, contiennent des milliers de pages et de notes diverses, qui témoignent de sa fréquentation assidue des grands auteurs, comme des problématiques politiques parfois les plus doctes. D’innombrables articles, discours, conférences, cours, esquisses d’ouvrages ou notes diverses prouvent un goût certain pour la réflexion, y compris la plus abstraite.
De ce point de vue, les analyses touchant à la question du libéralisme reviennent d’autant plus fréquemment sous sa plume qu’il a longtemps revendiqué avec fierté cette tradition. « Je suis profondément libéral du point de vue politique, affirme-t-il ainsi dans un cours à l’École nationale d’administration (ENA) en 1947, en ce sens que je crois que le but et l’objet de la science politique est [sic] le développement de la liberté humaine et le respect de la personne humaine². »

(1) Archives Debré, 1DE31, cours à l’École nationale d’administration (ENA), 13 mai 1947. Les archives de Michel Debré sont conservées au Centre d’histoire de Sciences Po.
(2) Archives Debré, 1DE31, cours à l’ENA, 2 juin 1947. Nous n’aborderons, dans cet article, que la dimension politique du libéralisme, mais Michel Debré a également beaucoup réfléchi et écrit sur les questions économiques. Fervent lecteur de La Cité libre de Walter Lippmann, parue en France en 1938 (Librairie de Médicis), il est tout à fait représentatif de ce courant « néolibéral », qui entendait concilier la liberté économique avec une nécessaire intervention de l’État. Voir
notamment Serge Audier, Le Colloque Lippmann : aux origines du néo-libéralisme, Paris, Le Bord de l’eau, 2008 ; id., Néolibéralisme(s), une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012.

Pour étudier en détail la question du rapport de Michel Debré au libéralisme, les années qui vont du Front populaire à la Libération constituent un point d’observation idéal, tant il est vrai que cette période correspond à une crise profonde des valeurs libérales fondatrices du « modèle républicain¹ » français, tout particulièrement après la défaite de 1940. À ce moment, comme beaucoup d’autres², Michel Debré a vu ses convictions d’avant-guerre mises à rude épreuve, au point de diagnostiquer « l’échec du système libéral », du fait de ses « vices organiques », aussi bien du reste sur le plan économique que politique³. Avant d’assister à son réveil, devant l’échec et l’arbitraire de l’ordre tyrannique qui prétendait le remplacer.
Au-delà d’une simple histoire intellectuelle, nous tenterons de montrer à travers l’exemple de Michel Debré comment les idées peuvent, dans certains cas, jouer en politique un rôle semblable à celui de « cartes routières », en ce sens qu’elles aident à « mettre en ordre le monde4 » et orientent ainsi étroitement une action, aux mobiles par ailleurs forcément divers5. Concrètement, nous suivrons au plus près les positionnements politiques de Michel Debré dans la période troublée de la fin des années 1930 et de la guerre, en nous appuyant sur les nombreux textes de réflexion qu’il a rédigés alors, d’abord comme haut fonctionnaire, puis comme résistant. Ces textes constituent autant de jalons dans un cheminement intellectuel dont nous montrerons aussi en quoi il est à la fois symptomatique d’une époque et, à maints égards, original.

Nous examinerons ainsi comment, à la fin des années 1930, le jeune technocrate ardemment républicain qu’est Michel Debré vit douloureusement, de l’intérieur, la crise de la démocratie parlementaire. Nous verrons aussi comment l’effondrement de 1940 trouble un certain nombre de ses repères libéraux antérieurs et suscite chez lui une brève tentation autoritaire.
Avant que son entrée dans la résistance, à partir de 1943, ne coïncide avec une forme de synthèse néolibérale6 visant à réconcilier liberté et autorité, à l’opposé du citoyen contre les pouvoirs incarné par le philosophe Alain, mais dans la lignée d’un « libéralisme par l’État7 », hérité notamment des grands fondateurs de la Troisième République, qu’il admire tant.

(1) Voir Serge Berstein et Odile Rudelle (dir.), Le Modèle républicain, Paris, PUF, 1992.
(2) Parmi de nombreux autres parcours politiques et intellectuels bien connus, nous pensons tout particulièrement à ceux d’André Tardieu et de Joseph Barthélemy.
(3) Archives Debré, 1DE39, « Essai de synthèse politique », février 1942.
(4) Pour employer deux expressions utilisées par Judith Goldstein et Robert O. Keohane, Ideas and Foreign Policy : Beliefs, Institutions and Political Change, Ithaca, Cornell University Press, 1993, p. 12. La problématique des rapports entre idées et action a surtout été abordée récemment en matière de politique étrangère. Voir Pierre Hassner, « Le rôle des idées dans les relations internationales », Politique étrangère, 3-4, 2000, p. 687-702.
(5) Suivant le principe wébérien : « Ce ne sont pas les idées mais les intérêts matériels et idéaux qui gouvernent directement la conduite des hommes. Mais, très souvent, les images du monde qui ont été créées par les idées ont, comme des aiguilleurs, déterminé les voies dans lesquelles l’action a été
poussée par la dynamique des intérêts. » Voir Max Weber, « Psychologie sociale des religions du monde », cité par Judith Goldstein et Robert O. Keohane, op. cit., p. 11-12 ; Pierre Hassner, op. cit., p. 692.
(6) Nous entendons par là un libéralisme politique qui se veut compatible avec un pouvoir d’État fort, à rebours du
modèle républicain forgé au moment de l’affaire Dreyfus, méfiant à l’égard de tous les pouvoirs, et dont le radicalisme d’Alain est sans conteste la version la plus aboutie.
(7) Pour reprendre une expression empruntée aux travaux de Lucien Jaume. Voir notamment de celui-ci L’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997.

La crise de la démocratie vue par un jeune technocrate (1936-1939)

En janvier 1935, Michel Debré entre au Conseil d’État, après avoir été reçu major au difficile et prestigieux concours de l’auditorat. Très vite, il fuit l’ennui du contentieux administratif et s’engage dans une carrière d’expert touchant notamment aux questions économiques et sociales. Il rejoint ainsi diverses instances technocratiques comme la Commission de révision douanière, le Comité d’enquête sur la production, puis le Comité dit de la hache, chargé de tailler dans les dépenses publiques. À partir de 1936, à la demande du directeur de cabinet de Jules Jeanneney, président du Sénat et père d’un de ses meilleurs amis, il est étroitement associé aux réflexions des pouvoirs publics sur la création d’une école d’administration. Fuyant à nouveau l’ennui, et fort préoccupé par la tournure dramatique des événements extérieurs, le jeune auditeur au Conseil d’État rejoint en novembre 1938 le cabinet du nouveau ministre des Finances, Paul Reynaud. Jusqu’en septembre 1939, il y joue un rôle important, puisqu’il y est chargé, aux  côtés d’Alfred Sauvy, de gérer le difficile démantèlement de la loi des quarante heures, généreusement octroyée par le gouvernement du Front  populaire, mais jugée contradictoire avec la priorité donnée au réarmement. En août 1939, le jeune haut fonctionnaire écrit dans son journal intime :
« Je suis fatigué, mais j’ai eu une année vraiment très intéressante. J’ai senti l’expérience du pouvoir.
J’ai été l’ombre du législateur. Par trois fois j’ai eu un rôle important dans l’élaboration de la politique de redressement. Le 21 avril [1939] (le 12 novembre [1938] déjà) j’en fus un des piliers essentiels. J’en remercie Dieu1. »
Sur le plan politique, Michel Debré semble n’avoir eu aucun engagement militant durant ses années d’études. En 1936, tandis que son père donne sa voix à un candidat SFIO, lui préfère voter, au premier comme au second tour, pour un républicain socialiste, au risque de faire gagner le candidat conservateur2. En juin de la même année, il décline la proposition qui lui est faite d’entrer au cabinet du garde des Sceaux, le radical Marc Rucart, sur les conseils de son entourage, notamment de son oncle André Morizet, le maire socialiste de Boulogne. Quelques semaines plus tôt, il a refusé de devenir le chef de cabinet de Jules Jeanneney3. Ses convictions républicaines n’en sont pas moins certaines, comme en témoigne le journal intime qu’il tient pendant ces années-là. Ainsi, lorsque la faculté de droit de Paris, qu’il fréquente toujours beaucoup, est secouée de janvier à mars 1936 par l’affaire Jèze4, Michel Debré choisit clairement son camp et « espère que le gouvernement saura montrer sa poigne5 » face aux trublions de l’Action française et des Jeunesses patriotes qui tentent d’empêcher l’avocat du Négus de faire cours. On signale qu’au même moment un certain François Mitterrand se trouve parmi les manifestants de la droite nationaliste6. Tout au long de la guerre d’Espagne, bien qu’angoissé à la perspective d’une nouvelle guerre, qu’il juge de plus en plus probable et à laquelle il estime la France mal préparée, Michel Debré ne cesse d’exprimer en privé sa sympathie pour le gouvernement républicain de Madrid. Par ailleurs, s’il critique d’emblée la politique économique du Front populaire, ses jugements à l’égard de la droite sont encore plus sévères.

(1) Journal intime de Michel Debré, 26 août 1936. Michel Debré a tenu quotidiennement un journal entre 1935 et 1939. Nous remercions Vincent Debré de nous avoir autorisé à le consulter.
(2) Ces informations, comme nombre d’autres sur la fin des années 1930, sont tirées du journal intime de Michel Debré.
(3) Journal intime de Michel Debré, 16 mars 1936.
(4) Professeur de droit public à la faculté de Paris, Gaston Jèze se voit empêché de faire cours par des étudiants de l’Action française et des Jeunesses patriotes, qui ne lui pardonnent pas d’avoir accepté d’être le conseiller juridique du Négus d’Éthiopie.
(5) Journal intime de Michel Debré, 16 janvier 1936.
(6) Voir Pierre Péan, Une jeunesse française, François Mitterrand, 1934-1947, Paris, Fayard, 1994, p. 49.

Concernant l’extrême droite, qu’il exècre, il lui oppose résolument une « profession de foi jacobine¹ ». Quand, lors d’un dîner, le capitaine Durosoy, ancien officier d’ordonnance de Lyautey, évoque l’éventualité d’une dictature, Michel Debré « prend feu² ». Si le jeune auditeur  au Conseil  d’État porte un jugement  extrêmement sévère sur la politique  des  différents  gouvernements  français,  il s’en prend alors davantage aux insuffisances de la classe politique qu’aux institutions républicaines. Certes il regrette  amèrement l’instabilité ministérielle,  mais il semble  l’attribuer  surtout  aux tares d’une classe politique, qu’il juge incompétente et dénuée de tout sens de l’intérêt général3. Ce qu’il appelle la sottise criminelle  des politiques menées depuis 1918 est moins due, selon lui,  aux vices intrinsèques   des  institutions   de 1875 qu’à l’impéritie de politiciens  médiocres, voire indignes, et qui, à quelques rares exceptions près, comme Paul Reynaud, n’ont plus rien à voir avec leurs grands ancêtres, tels Jules Ferry, Léon  Gambetta et Georges  Clemenceau,  dont Michel Debré vénère le souvenir.

Comme  tous  ses contemporains, le  jeune haut fonctionnaire est rattrapé  par la politique, qui l’obsède de plus en plus au fur et à mesure que la situation internationale se dégrade. Dès 1935, il pressent  la guerre  et ne peut s’empêcher  d’en redouter  une  issue fatale. Déchiré entre cette crainte et son rejet viscéral de ce qu’incarnent  les dictatures fasciste et nazie, à commencer par l’antisémitisme qui révulse le jeune républicain élevé dans le souvenir de l’affaire Dreyfus,  il critique  une politique  étran- gère aveugle qui conduit  Français et Anglais à la capitulation de Munich4.

C’est   dans   ce  contexte   dramatique   que Michel  Debré  rédige  un  certain  nombre  de textes, qui nous permettent de mieux recons- tituer  la « toile5» et les repères  sur lesquels s’inscrivent son positionnement politique et les principes qui le fondent.

Passionné de théâtre,  au point de rêver par- fois de devenir dramaturge, il a fondé avec un groupe   de  camarades  une  compagnie   amateur,  la Société des amis d’Eugène Labiche,  à laquelle il consacre  une partie  importante de son temps libre. Lorsqu’il s’essaie lui-même  à rédiger  une pièce, au milieu des années 1930, celle-ci témoigne autant de ses préoccupations politiques  que de son goût pour  le théâtre  de boulevard. Intitulée  Le Dictateur improvisé, cette comédie burlesque en quatre actes, achevée en avril 1936, met en scène, dans un curieux mélange de farce et de traité politique, un éru- dit  retiré  dans  sa tour  d’ivoire, qui  dénonce aussi bien le pouvoir personnel  que le régime libéral corrompu et aboulique dans lequel il vit. Propulsé malgré lui, par un concours de circonstances  des plus rocambolesques,  à la tête d’une dictature,  l’homme  renonce  à ses pouvoirs de despote, et tente,  en vain, d’instaurer un gouvernement « scientifique ». Un régime de raison qu’il oppose aux néfastes passions politiques, et qu’il définit ainsi : « La caractéristique  même de ce gouvernement intelligent  tel que je le rêve est qu’il ne se rattacherait à aucune forme connue de régime politique. Ce ne serait pas un gouvernement démocratique,  mais le peuple  serait  consulté,  donnerait son avis, connaîtrait  son destin… Ce ne serait pas un gouvernement tyrannique.  Mais il serait toujours dirigé par un homme  puissant…

(1) Journal intime de Michel Debré, 8 octobre 1935.
(2) Ibid., 10 mars 1936.
(3)  À l’opposé de « la grande  famille médicale », dont  il voit défiler toutes les sommités auprès de son père, et dont il ne cesse de louer la rigueur intellectuelle  et le sens du dévoue- ment (Journal intime de Michel Debré, 26 mai 1936).
(4) Par exemple, lorsqu’ Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères,  démissionne en février 1938 pour protester contre  la politique  d’appeasement menée par Chamberlain, Michel Debré se dit « entièrement pour Eden » (journal intime de Michel Debré, 23 février 1938).
(5) L’expression, nous l’avons dit, est de Michel Debré. Elle n’est pas sans rappeler les images de carte routière,  de poteau signalétique ou encore d’aiguilleur employées par Judith Goldstein  et Robert O. Keohane (op. cit.) pour mesurer le rôle des idées dans l’orientation  de l’action politique.

Ce serait un gouvernement fort, mais juste et libéral. Ce serait un gouvernement de patriotes, non de nationalistes, un gouvernement doué d’un grand enthousiasme, mais aussi de beaucoup d’esprit critique, un gouvernement honnête enfin, mais, cependant, intelligent… Ce serait le gouvernement des sages¹. »

Cette  pièce, à laquelle Michel Debré  a travaillé pendant  de longs mois et qu’il propose sans succès en mai 1936 au directeur  du théâtre de l’Atelier, Charles Dullin, compte assurément  moins pour ses qualités littéraires  que par ce qu’elle nous apprend des préoccupations politiques de son auteur et de ses réflexions sur la nature  du  bon  gouvernement. Si la critique des régimes  totalitaires  y est évidente,  le régime parlementaire n’y est pas épargné pour autant.  Fort  significativement,  la pièce se termine sur une note désabusée, qui reflète assurément les doutes de l’auteur lui-même. Le personnage  principal  se demande  avec scepticisme, s’il est « possible qu’un gouvernement puisse être intelligent  ».

Parallèlement, Michel Debré travaille à la rédaction  d’un ouvrage intitulé  L’État républicain. Véritable  « cri de douleur² » d’un jeune haut  fonctionnaire, qui  a perdu  ses illusions au spectacle de la décadence de son pays et de l’impuissance de ses trop nombreux gouvernements,  le livre se veut moins une œuvre de doctrine,  qu’une réflexion concrète  fondée sur « l’expérience et la raison ». Face aux défaillances d’une classe politique en proie aux passions partisanes stériles, l’administration,  qu’il compare à la charpente  de l’édifice étatique, lui- même incarnation de la nation, doit constituer « comme l’anneau d’une chaîne ancienne, mais sans cesse renouvelée,  toujours  forte, toujours prête,  toujours  unie³   ». Le  livre est d’ailleurs dédié à ces fonctionnaires valeureux, qui n’ont pas  encore  perdu  la  foi  dans  l’intérêt  général, dont  ils restent  les ultimes gardiens,  face à la démission des hommes politiques. Rouages essentiels du fonctionnement de la République, ils doivent se considérer comme les vrais héritiers de Richelieu, Colbert,  Turgot ou encore Ferry, ces grands serviteurs de l’État pour qui l’intérêt national à long terme l’emportait sur les vicissitudes immédiates et les passions partisanes.

De plus en plus consterné  par le spectacle d’impuissance auquel il assiste depuis les cou- lisses du pouvoir d’État, Michel Debré médite sur  l’ingratitude   d’une  fonction   qui  ne  lui donne aucun moyen d’action effectif. De nombreuses  pages  de  son  journal  intime  témoignent de la rage que provoque ce sentiment d’impuissance et de sa volonté  de pouvoir  un jour diriger, commander.  Au point d’envisager, dès 1936, de se lancer en politique : « Je suis, comme tout Français, obsédé par la politique. Obsédé par ce que l’avenir nous réserve. Cherchant la  plus  petite  preuve  d’espoir  –  et m’en méfiant aussitôt. Nous sommes mal gouvernés.  […] J’hésite à me lancer  dans cette  vie politique4. »

Une tentation autoritaire (1940-1942)

En septembre 1939, le lieutenant  Debré refuse la proposition que lui fait Paul Reynaud de res- ter à son cabinet. L’ancien major de l’École de cavalerie de Saumur se consacre donc durant la Drôle de guerre à l’instruction  des élèves offi- ciers à Rambouillet.  En mai 1940, au moment de l’offensive allemande, il demande à partir sur le front  et est affecté à l’état-major  de la 240e division légère  d’infanterie.

(1) Archives Debré, 1DE38,  Le Dictateur improvisé.
(2)  Archives Debré,  1DE39,  brouillon  de l’introduction à L’État républicain.
(3)  Archives Debré,  1DE39,  brouillon  de l’introduction à
L’État républicain.
(4) Journal intime de Michel Debré, 6 novembre 1936.

Il rejoint  celle-ci le 9 juin et participe durant quelques jours à de violents combats. Le 16 juin, il est fait prison- nier à Arthenay, près de Bar-sur-Seine. Interné à Autun puis à Orléans durant deux mois et demi, il semble alors au désespoir. Finalement, il parvient à s’évader le 2 septembre 1940 et à se faire démobiliser en zone libre trois semai- nes plus tard. Il regagne alors le Conseil d’État, replié à Royat, près de Clermont-Ferrand.
Il ne saurait être question, dans le cadre de cet article, de retracer tout le parcours de Michel Debré durant la guerre, ni même d’analyser en détail le cheminement qui va le conduire, au printemps 1943, à entrer dans la Résistance organisée1. Il est toutefois intéressant de signaler que, dans les nombreux souvenirs de cette période qu’il a laissés, Michel Debré raconte comment, au cours des mois ayant suivi la défaite, il a essayé de nouer des liens avec des officiers de l’armée d’armistice ou avec d’anciens élèves de Saumur, dans le but de jeter les bases d’une future revanche. Cette prospection dans les milieux militaires s’avère très vite vaine, car largement prématurée. C’est pourquoi Michel Debré semble avoir abandonné ces premières recherches dès le mois de décembre 1940.
En mars 1941, il décide de rejoindre au Maroc Emmanuel Monick, secrétaire général de la Résidence à Rabat, où il reste jusqu’en octobre. Détaché du Conseil d’État pour une durée de six mois, il y est chargé de la surveillance des prix. Ce poste lui permet aussi d’assister son nouveau patron, très proche depuis l’entre-deux-guerres des plus hautes autorités américaines et britanniques, dans sa volonté de préparer l’Afrique du Nord française à un éventuel débarquement allié.
C’est aussi le début d’une étroite collaboration intellectuelle entre les deux hommes, qui les conduira à rédiger ensemble, entre septembre 1941 et septembre 1943, deux ouvrages qui paraîtront à la Libération sous les titres de Refaire la France et Demain la paix2.
De retour à Royat en novembre 1941, Michel Debré travaille désormais aux côtés de Robert Garric comme secrétaire général adjoint du Secours national pour la zone libre, et conserve ses fonctions jusqu’en mars 1943. S’il est difficile d’établir la nature exacte de ce qu’il appelle plus tard sa « double vie3», il semble avoir noué alors, avec certains résistants, des liens qui lui permettent, lorsqu’il entre dans la clandestinité au printemps 1943, de connaître une ascension fulgurante dans les hautes sphères de la Résistance organisée. Jusque-là, outre son travail au Secours national, il paraît avoir consacré l’essentiel de son temps libre à pour- suivre les nombreuses réflexions qu’il avait engagées dès la défaite. Nouveau témoignage de l’importance qu’il accorde aux idées, préalable indispensable à toute action raisonnée, il entreprend dès juillet 1940 de noircir des car- nets entiers, afin de « méditer sur le problème de la liberté4 ». En mai 1942, il écrit à Emmanuel Monick :
« Plus les événements graves, pénibles se multiplient, plus le présent et le proche avenir sont lourds d’ennuis et de soucis, plus il faut – en l’absence d’une action impossible ou sans résultat – s’évader. J’applique votre méthode et vos conseils. Je peuple mes loisirs de personnages historiques cherchés très loin, dans l’Antiquité ou au Moyen Âge. »5

(1) Pour plus détails, voir Jérôme Perrier, Michel Debré, Paris, Ellipses, 2010.
(2) Sous le pseudonyme de Jacquier-Bruère, Refaire la France : l’effort d’une génération, Paris, Plon, 1945 ; Jacquier Bruère, Demain la Paix, esquisse d’un ordre international, Paris, Plon, 1945.
(3) Michel Debré, Mémoires, Paris, Albin Michel, 1984, t. I, p. 183.
(4) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 7.
(5) Archives Debré, 1DE33, lettre de Michel Debré à Emmanuel Monick du 6 [8 ?] mai 1942.

L’ensemble de ces écrits des années 1940-19421 est constitué de centaines de pages et de notes de natures très variées, qui serviront de base aux deux livres coécrits avec Monick, même si de nets infléchissements apparaissent entre les lignes rédigées en 1941 et 1942 et celles publiées en 1944 et 1945. Ils témoignent aussi de la conviction profonde de Michel Debré, selon laquelle la spéculation doit précéder l’action – « l’action, et non une suite d’actes : c’est-à-dire que, tout en tenant compte des réalités, il faut un programme d’abord bien pensé ; ensuite suivi avec méthode et entête- ment2 ». Ces écrits offrent enfin un aperçu extrêmement intéressant du choc provoqué par la défaite et de l’acclimatation délicate de ses convictions libérales d’avant-guerre aux dures réalités d’une « période tragique et incertaine [où] le vainqueur est maître du présent [et où] les peuples asservis ne doivent plus songer à la révolte contre un dominateur, seul pourvu d’avions, de chars ou simplement de mitrailleuses3 ».
Jusqu’à la guerre, Michel Debré dénonçait davantage les insuffisances de la classe politique française que le régime républicain lui-même. Désormais, ses jugements se font plus sévères. Il parle de la « faillite de la toute-puissance du suffrage universel » et n’hésite pas à dénoncer les « infamies électorales du passé », lors- que « triomphaient les bavards »4. De tels pro- pos, on le sait, sont courants à l’époque, aussi bien dans la première Résistance qu’à Vichy, tant le discrédit de la Troisième République est profond après la débâcle de juin 1940.
Michel Debré n’envisage du reste pas de supprimer complètement le suffrage universel, mais il entend « en limiter les abus5 ». Il préconise aussi de rendre inéligible pour une durée de quinze ans tout titulaire d’un mandat électif ou tout candidat à un mandat depuis 19206. Sur- tout, il veut en finir avec un régime qui rend le gouvernement « esclave » et souhaite « rem- placer la primauté du Législatif par celle de l’Exécutif ». Jugeant que « la séparation des pouvoirs est un idéal politique pour peuples heureux et sans histoire », il affirme que « la France a besoin d’un chef et d’une règle de vie », deux choses essentielles dont elle a été privée « depuis vingt-deux ans7 », soit depuis le départ du pouvoir de Clemenceau.
« L’État français ne peut plus, comme par le passé, faire figure d’État faible, jouet des groupements politiques ou des syndicats d’intérêts pri- vés. Le gouvernement sera donc autoritaire. Il ne peut en être autrement : les problèmes politiques, économiques, sociaux auxquels il faut faire face sont trop graves pour admettre les discussions incessantes, les hésitations, les contradictions des gouvernements libéraux8. »
Pour instaurer ce « pouvoir gouvernemental réel », Michel Debré préconise l’établisse- ment d’un chef de l’État héréditaire ou nommé à vie, et n’exclut pas un rétablissement de la monarchie. Mais il envisage aussi la possibilité de faire appel à l’un des « généraux qui ont vaincu dans la Grande Guerre »9.

(1) Ces textes, pour la plupart manuscrits, sont de nature très diverse et se présentent souvent sous la forme de carnets ou de simples notes, parfois sans titre, souvent sans date. Ils se trouvent pour la plupart dans les cartons 1DE39, 1DE41 et 1DE106 des archives Debré. Seule une analyse interne appro- fondie permet de situer entre 1940 et 1942 la rédaction des textes non datés.
(2) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 8, s. d. [entre 1940 et 1942].
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Archives Debré, 1DE106, « Principes d’une organisa- tion politique, Rabat, août-septembre 1941 ».
(7) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 8.
(8) Ce texte, initialement intitulé « déclaration de “Saint- Ouen” », date vraisemblablement de 1941 (archives Debré,
1DE106).
(9) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 8.

Tout laisse à penser que, dans son esprit, il ne s’agit nullement de Pétain, dont le nom n’apparaît jamais dans ses écrits, mais vraisemblablement du général Weygand, qu’il rencontre en 1941, et pour lequel il a de l’estime, le jugeant patriote, c’est-à-dire farouchement anti-allemand. Alors, rétablissement de la monarchie ? Recherche d’un nouveau général Monk. Ou simple nécessité d’une dictature à la romaine ? Peu importe, au fond, aux yeux de Michel Debré. L’essentiel pour lui est que les urgences de l’heure impliquent de prendre le contre-pied du régime précédent, en instaurant un pouvoir exécutif fort, autoritaire, au risque de renier certains des fondements les plus ancrés du modèle républicain d’avant-guerre, libéral et individualiste.
Pour l’ancien collaborateur de Paul Reynaud, la grande faute de la Troisième République finissante est d’avoir dérivé vers un régime d’assemblée, où le gouvernement était l’esclave du Parlement, lui-même l’esclave des intérêts particuliers1. Toute sa réflexion se noue alors autour de la question de la définition de la nation et de la nature de sa représentation. Fidèle lecteur d’Ernest Renan, il rejette toute définition raciale de la nation, mais il refuse tout autant de la réduire à la simple communauté des citoyens en âge de voter. Cette dernière constitue ce qu’il appelle la « nation vivante » et il la distingue soigneusement de la « nation historique », qui rassemble, elle, l’ensemble des générations passées, présentes et futures. « La nation, écrit-il, est bien mieux définie par la succession des générations à l’intérieur des frontières d’un même État que par l’assemblée, à un moment déterminé, des électeurs. » Et l’adoption d’une telle conception, à ses yeux, « modifie profondément l’organisation politique de l’État »2.
Ce dernier incarne la permanence de la communauté sociale, par opposition à la brièveté de la vie humaine. Sans être éternel, en tant qu’expression juridique de la nation, l’État est un organisme permanent, stable, continu, qui transcende la communauté des citoyens vivants. Ici, comme en témoignent ses notes3, Michel Debré s’inspire du juriste strasbourgeois Raymond Carré de Malberg. Il retrouve aussi la vieille distinction entre la souveraineté populaire et la souveraineté nationale, mais il en fait une lecture très différente de celle des juristes libéraux du début du siècle, qui ont forgé le modèle républicain individualiste d’avant-guerre4.
Pour Michel Debré, la souveraineté populaire, à l’état pur, est la démocratie directe, le pouvoir aux « masses populaires, soumises aux influences momentanées et à leurs intérêts immédiats, incapables de sacrifier le pré- sent pour améliorer l’avenir 5 ».

(1) Pour Michel Debré, le philosophe Alain incarne parfaitement cette dérive : « Le gouvernement parlementaire à prééminence du législatif, tel que nous l’avons connu, aboutit à l’instabilité et au sacrifice des grands intérêts du pays au profit de questions secondaires. La république radicale, c’est au fond la théorie d’Alain, celle du gouvernement faible, celle du “citoyen contre les pouvoirs” (Cf. Alain, Éléments d’une doctrine radicale). Ce gouvernement peut avoir de nombreux agréments et même quelques avantages. Il ne semble pas que ce soit celui qu’autorisent les circonstances actuelles. » (Archives Debré, 1DE39, note sans titre, rédigée entre 1940 et 1942)
(2) Archives Debré, 1DE39, « La composition de l’État », s. d. Il s’agit d’un texte rédigé à la fin des années 1930 et rema- nié entre 1940 et 1942.
(3) Archives Debré, 1DE39, voir notamment le plan manuscrit du « Statut politique de la France depuis 1875 ».
(4) La crainte des excès de la souveraineté populaire, héri- tée de la Révolution française, a conduit beaucoup de juristes libéraux du début du siècle, comme Esmein, à défendre la notion de souveraineté nationale, avec l’objectif avoué de dépersonnaliser au maximum le pouvoir pour mieux sauvegarder les libertés individuelles. Tel n’est assurément pas le but de Michel Debré. Voir Michel Halbecq, L’État, son autorité, son pouvoir (1880-1962), Paris, LGDJ, 1965, p. 123-131.
(5) Archives Debré, 1DE39, « La composition de l’État », s. d. Il s’agit d’un texte rédigé à la fin des années 1930 et remanié entre 1940 et 1942.

Dans sa version abâtardie, c’est le régime d’assemblée, tel que la France l’a connu avant-guerre : un système où la représentation de la nation vivante est déformée par la démagogie des députés, soumis à un quasi-mandat impératif et asservis aux intérêts professionnels et locaux, du fait en particulier du « rôle mortel de l’arrondissement1 ». Elle ne peut signifier, aux yeux de Michel Debré, que la perte totale du sens de l’État, c’est-à-dire des intérêts à long terme de la nation.
Mais contrairement aux juristes libéraux du début du siècle, pour lesquels la souveraineté nationale est largement une fiction destinée à empêcher les intempérances de la souveraineté populaire et à désincarner le pouvoir2, Michel Debré juge qu’elle implique au contraire la nécessité d’une représentation réelle de la nation historique, d’où émanera le véritable intérêt général. Et Michel Debré n’hésite pas à écrire dans un brouillon :
« Il faut, dans toute organisation politique, même la plus démocratique, un élément important de continuité et de stabilité : une part du pouvoir doit être accordée à des hommes indépendants, autant qu’il est possible, de la nation vivante et dont la science, la compétence, le sens du bien public, assurent cette représentation indirecte des générations successives qui forment la nation autant que l’ensemble des électeurs. Il ne faut pas hésiter à dire qu’il y a des circonstances dans la vie des nations où le rôle de ces hommes doit être prépondérant3. »
Pour Michel Debré, les choses sont donc claires : le Parlement incarne la nation vivante, tandis que l’État, lui, incarne la nation historique. Le régime d’assemblée est en effet le moyen qu’ont trouvé les masses pour imposer leur volonté, dès lors qu’une démocratie directe est rendue impossible par la dimension des États modernes. Des masses que Michel Debré juge dangereuses car versatiles et incompétentes, peu aptes à s’élever au-dessus de leurs aspirations immédiates, pour atteindre l’intérêt national. On retrouve ici un lieu commun d’une pensée libérale élitaire qui voue une méfiance viscérale aux foules et aux masses populaires, et a toujours eu une prédilection avouée pour les minorités instruites, supposées plus sages. On retrouve là aussi l’influence directe et pro- fonde du philosophe espagnol Ortega y Gasset, un « vieux libéral4 » conservateur, qui s’inscrit explicitement dans la tradition des doctrinaires français du 19e siècle, dont Guizot était le chef de file5. Michel Debré a lu et annoté attentive- ment La Révolte des masses et en a été profondément marqué6.
Dès lors, quand en 1941, dans une démarche de praticien soucieux de combiner soigneuse- ment réflexion théorique et perspectives d’action, il réfléchit à une future Constitution, le Parlement s’y trouve cantonné à une place subalterne, comme pouvoir de contrôle, c’est- à-dire comme garantie contre l’arbitraire, mais certainement pas comme pouvoir de décision. Quant aux membres des assemblées, il juge qu’ils devraient être peu nombreux : certains seraient nommés parmi des notables, tandis que les autres seraient élus au scrutin majoritaire, à condition de verser une lourde caution qui ne serait remboursée qu’aux candidats ayant obtenu au moins un quart des voix.

(1) Archives Debré, 1DE39, voir notamment le plan manuscrit du « Statut politique de la France depuis 1875 ».
(2) Cf. Michel Halbecq, op. cit., p. 132.
(3) Archives Debré, 1DE39, « La composition de l’État », s. d. Il s’agit d’un texte rédigé à la fin des années 1930 et remanié entre 1940 et 1942.
(4) Voir José Ortega y Gasset, La Révolte des masses, Paris, Delamain et Boutelleau, 1937, « Préface pour le lecteur fran- çais », p. xx.
(5) Lucien Jaume a montré qu’il incarnait comme nul autre ce « libéral étatisme ». Il oppose celui-ci au libéralisme de l’individu issu de Mme de Staël et de Benjamin Constant. Voir Lucien Jaume, « Aux origines du libéralisme politique en France », Esprit, 243, juin 1998, p. 37-60.
(6) Il reconnaît explicitement que parmi les livres qui « ont orienté [s]a pensée » pendant ces années de guerre figure en bonne place La Révolte des masses d’Ortega y Gasset, ainsi d’ailleurs que La Cité libre de Walter Lippmann. Voir archives Debré, 1DE41, cahier de notes 7. Nombre de ses notes, et notamment de ses brouillons, témoignent du reste de l’influence du livre d’Ortega.

Surtout leur traitement serait supprimé, dans le but avoué de faire disparaître la profession parlementaire. Quant à la presse, relais des intérêts particuliers et vecteur des passions démagogiques, elle devrait être tout à la fois chère et strictement encadrée par l’État, car « c’est en ce domaine plus qu’en tout autre, que la liberté a été déformée au point de devenir une licence haïssable1 ».
Pour Michel Debré, l’État, au contraire des
assemblées parlementaires, incarne la nation historique. Ceci explique le rôle décisif tout à la fois de l’administration et du pouvoir exécutif, qui en constitue le sommet. L’administration d’abord : dans son projet de Constitution élaboré à Rabat en août-septembre 1941, Michel Debré envisage de créer un puissant Conseil d’État, qui combinerait le Conseil du roi de l’Ancien Régime et le Conseil d’État consulaire, et qui assurerait ainsi « la permanence de l’action publique2 » auprès du gouvernement. Car au sommet de cette puissante administration, charpente de la maison-État, se trouve un toit : le pouvoir exécutif, éminent, placé au- dessus des contingences électorales et des intérêts corporatistes, et auquel il convient de rendre son pouvoir de décision, sa continuité et sa compétence. Michel Debré le décrit ainsi :
« Un gouvernement fort, autoritaire, comme le furent les gouvernements qui firent la grandeur de la France – le gouvernement d’Henri IV, celui de Napoléon, celui de Gambetta, celui de Clemenceau – mais un gouvernement qui ne sera ni arbitraire, ni injuste… voici le gouvernement de demain3. »
On le voit, Michel Debré prend le contre- pied du modèle républicain individualiste d’avant-guerre, qui entend fonder la liberté du citoyen sur une méfiance instinctive à l’égard du pouvoir, surtout si ce dernier s’incarne dans une personne. Mais s’il souhaite, par un phénomène de balancier, restaurer un pouvoir exécutif annihilé par la dérive conventionnelle de la Troisième République, Michel Debré n’en- tend pas pour autant prôner un régime despotique. Il semble bien avoir, un temps, trouvé quelques vertus au régime portugais de Salazar, mais sans pour autant l’ériger en modèle à suivre. De plus, il veut voir dans ce dernier une dictature modérée qui cherche à concilier l’autorité et la liberté, « s’opposant aussi bien à l’individualisme démocratique qu’aux États qui se proclament omnipotents », c’est- à-dire les régimes totalitaires qui ont instauré la « religion de l’État-Dieu »4. Il considère donc que le régime de Salazar est un État fort mais non tyrannique, contrôlé et limité qu’il est par la morale, la religion et le droit. Tout en concédant que cette modération du régime dépend du bon vouloir d’un homme, Salazar, et qu’elle est donc fragile, pouvant « d’un instant à l’autre, sous une autre direction, se transformer en dictature totalitaire5 ».
L’autre attrait que peut avoir le régime portugais à ses yeux est la place centrale et modératrice qu’y joue la religion chrétienne. Michel Debré voit dans le fait d’« adopter comme morale de l’État les principes traditionnels de la morale chrétienne6 » un garde-fou à toute dérive totalitaire. Profondément croyant, comme en témoigne son journal intime, ce petit-fils de rabbin s’est converti au catholicisme et a été baptisé, vraisemblablement en
1940. Toute sa réflexion politique, durant cette période consécutive à la défaite, est indéniable- ment affectée par cette foi et par le rôle éminent qu’il entend voir jouer, à l’avenir, à la morale chrétienne.

(1) Archives Debré, 1DE106, « Principes d’une organisation politique, Rabat, août-septembre 1941 ».
(2) Ibid.
(3) Archives Debré, 1DE106, « Déclaration de Saint-Ouen ».
(4) Archives Debré, 1DE106, longue note dactylographiée de quatre-vingt-dix-sept pages, sans titre et sans date [entre
1940 et 1942].
(5) Ibid.
(6) Archives Debré, 1DE106, « Principes d’une organisa- tion politique, Rabat, août-septembre 1941 ».

La défaite a ébranlé un certain nombre des principes qui étaient les siens avant-guerre, également parce qu’elle a suscité chez lui le désir d’une profonde réforme intellectuelle et morale, pour paraphraser un titre célèbre d’Ernest Renan, paru après la défaite de 1870. Constatant, avec une désolation bien dans l’air du temps, qu’« envahis par l’esprit de jouissance, les Français ont perdu le goût de l’action désintéressée et du sacrifice à la communauté1 », il en appelle à un sursaut moral, préalable à tout redressement de la patrie. De cette rénovation intellectuelle, l’État doit être le garant et le vecteur. Selon Michel Debré, « le relèvement de la France exige un État si fort, que les droits et intérêts des particuliers deviennent secondaires2 ». À l’individualisme libéral des temps paisibles doit succéder une énergique et rude mobilisation patriotique.
Ainsi, écrit-il, l’État doit inculquer aux enfants, dès leur plus jeune âge « que le dévouement entier à la patrie dominera toute [leur] existence3 », comme l’avaient compris les républicains français après 1870. Il doit aussi s’engager dans une politique nataliste des plus volontaristes, tant il est vrai que la faiblesse démographique de la France est pour Michel Debré l’une des causes majeures de la défaite de 1940. Fort représentatif de son époque volontiers moralisatrice, il attribue la chute de la natalité à un « esprit de jouissance supérieur à l’esprit de famille », et désire restaurer cette dernière « comme institution de base de la société » et « apprendre aux femmes que la première forme de patriotisme est d’avoir plusieurs enfants »4. Pour cela, il n’hésite pas à préconiser l’inter- diction du divorce pour les parents ou celle du travail pour les femmes mariées. Il s’oppose également au droit de vote des femmes, afin d’éviter tout « féminisme inopportun », et approuve sans réserve les lois répressives de Vichy contre l’avortement, étant même partisan de « les appliquer impitoyablement »5.
On pourrait multiplier les exemples6, mais ceux-ci suffisent à montrer que la nécessité d’une réforme politique et intellectuelle, préalable indispensable au redressement national, pousse Michel Debré très loin dans son désir de renforcer l’emprise de l’État sur la société et sur l’individu. Indéniablement, jamais au cours de sa vie, il n’est allé aussi loin dans le sens de solutions holistes, censées enrayer un déclin national qu’il attribue alors, comme une grande partie de sa génération, aux affres de l’individualisme moderne.
Toutefois, le surmoi libéral de Michel Debré est loin de disparaître complètement, car il prend toujours soin d’insister sur le fait que l’idée de respect de la personne humaine, héritée tout à la fois des principes chrétiens et de la philosophie rationaliste des Lumières, doit permettre « de distinguer la nouvelle mystique française de la foi hitlérienne ». Et d’ajouter : « L’individu doit être sacrifié à l’État, mais sa liberté de conscience jalousement préservée7. »
Que les positions de Michel Debré, pendant les années 1940-1942, soient symptomatiques d’un esprit d’époque, qu’elles témoignent d’une très réelle crise des valeurs de la démocratie libérale et de l’individualisme est indéniable. Mais ce que l’on peut à bon droit qualifier de tentation autoritaire et holiste ne saurait être confondu avec une quelconque vision totalitaire.

(1) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 8.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Michel Debré est également favorable à un étroit encadrement de la jeunesse et de ses loisirs par l’État, afin de lui inculquer discipline et esprit communautaire, mais sans pour autant prôner l’embrigadement idéologique dans un moule unique. Ceci le rapproche ici bien davantage du projet autoritaire de Vichy que des modèles totalitaires et de leur prétention à forger un « homme nouveau ».
(7) Archives Debré, 1DE41, cahier de notes 8, op. cit.

De plus, il convient de répéter que cette phase de doute sur la viabilité du libéralisme d’antan1, aux heures d’un péril national extrême, se retrouve aussi bien dans la première Résistance que dans le régime de Vichy. La rénovation intérieure que Michel Debré appelle alors de ses vœux n’est, à l’in- verse de la Révolution nationale prônée par Pétain, en rien incompatible avec son désir de revanche. Au contraire, elle en est à ses yeux le préalable indispensable.

Réconcilier liberté et autorité (1943-1945)

Au printemps 1943, Michel Debré gagne Paris, entre dans la clandestinité et connaît une ascension fulgurante au sein de la haute société résistante. En avril 1943, il devient officiellement membre du Comité général d’études (CGE), un organisme de réflexion à la charnière de la France libre et de la Résistance intérieure. Grâce à son ami et collègue Alexandre Parodi, il intègre cet aréopage prestigieux destiné à jeter les bases du futur État qui devra être mis en place à la Libération. Quelques semaines plus tard, il retrouve son ancien camarade de l’École libre des sciences politiques Jacques Lecompte-Boinet et devient son second à la tête du mouvement Ceux de la Résistance. En juillet 1943, il est nommé, sous le pseudonyme de Jacquier, à la tête d’une commission bientôt baptisée « des désignations administratives ». À ce titre, il doit, aux côtés d’Émile Laffon et en liaison avec les mouvements de Résistance, dresser la liste des futurs préfets de la Libé- ration et la soumettre à Alger. Cette tâche à la fois prenante et périlleuse, qui va l’occuper pendant un an, témoigne, par sa position éminemment stratégique, de sa promotion soudaine au sein du contre-État clandestin. En août 1944, Michel Debré est désigné, à 32 ans, comme commissaire de la République à Angers. Durant sept mois, il y exerce ces fonctions extraordinaires et proprement proconsulaires, qui lui permettent enfin d’étancher sa soif de commandement.
Au sein du Comité général d’études, Michel Debré est tout particulièrement chargé de rédiger le rapport qui a trait aux futures institutions. Il s’y emploie de mai à septembre 1943, date à laquelle le texte est envoyé à Alger. Si nombre de ses idées personnelles se retrouvent dans ce projet, dont il est indéniablement le principal inspirateur, ce rapport est en réalité une cote mal taillée, issue d’un compromis entre les membres du CGE et certains résistants. Pour cerner avec précision les positions de Michel Debré à ce moment-là, mieux vaut se référer à deux autres textes de la même époque : d’une part, le livre Refaire la France, coécrit avec Emmanuel Monick et, d’autre part, l’article « Le problème constitutionnel français », qui paraît en avril 1944 dans la revue du CGE, Les Cahiers politiques2, et que Michel Debré tient à publier à la Libération sous forme de brochure.
La comparaison de ces deux textes avec ceux des années précédentes permet non seulement de constater une libéralisation sensible des conceptions politiques de Jacquier, mais aussi d’indubitables continuités.

(1) Il serait possible de démontrer qu’une inflexion identique se retrouve dans le domaine économique où, à la même époque, Michel Debré prône, plus encore qu’avant-guerre, une intervention croissante de l’État, sans pour autant abandonner totalement les principes de l’économie libérale. Dans une lettre à Emmanuel Monick datée du 16 mai 1942, il évoque « un nouveau libéralisme » (archives Debré, 1DE33).
(2) Les Cahiers politiques, numéro 8, avril 1944, « Le Problème constitutionnel français ». L’introduction de cet article est intitulée « Nécessité de la grandeur française ».

Estimant que « remettre le pouvoir à des assemblées élues […] c’est renoncer à demander des sacrifices aux générations présentes pour le bénéfice des générations futures », Michel Debré affirme que les urgences de l’heure exigent une Constitution parlementaire qui « devra certes être fondée sur la volonté populaire », mais « qui aura également la responsabilité de guider la nation […] vers le glorieux destin d’une grande puissance »1. Dans Refaire la France, Michel Debré affirme même vouloir substituer à la forme épuisée de démocratie que la France a connue avant guerre,
« une forme virile et disciplinée de démocratie capable de rendre au peuple français le sens de son devoir2 ».
Hostile à un régime présidentiel, qu’il juge inadapté à la France, et partisan d’un vrai régime parlementaire, inspiré du modèle britannique et doté d’un pouvoir exécutif fort, Michel Debré juge désormais qu’une monarchie héréditaire est impossible en France. C’est pour- quoi il prône la création d’un « monarque républicain », qui en serait un succédané acceptable par le peuple français. Élu par un collège élargi pour un mandat d’« au moins une douzaine d’années », et assisté d’un Premier ministre responsable devant le Parlement, le chef de l’État est présenté comme « la clé de voûte » des futures institutions3.
Michel Debré trace dans ces deux textes les contours d’une République « forte, organisée, autoritaire même », qui assurerait enfin « cet équilibre entre les libertés politiques – marque de la démocratie –, et le pouvoir – marque de la grandeur »4. À cette seule condition, estime- t-il, la France pourra se doter d’un gouverne- ment digne de ce nom, à même de relever les défis gigantesques de la Libération et de « gui- der le peuple dans la voie de l’effort, qui sera aussi celle du sacrifice5 ».
Bien sûr, les changements sont évidents entre les projets constitutionnels publiés à la Libération et ceux que Michel Debré rédigeait deux ans plus tôt. Un nouveau phénomène de balancier a bien eu lieu, rétablissant l’équilibre, en faveur du pouvoir législatif cette fois. Par exemple, la charge de chef de l’État ne doit plus être héréditaire désormais, tandis que le Parlement, tout en restant fondamentalement un organe de contrôle et non de gouvernement, voit ses prérogatives partiellement rétablies. Quant au suffrage universel, il est évidemment restauré sans aucune restriction et même étendu aux femmes, ce que Michel Debré refusait fermement jusque-là.
Mais pour mieux mesurer la portée de ce pro- jet et la relative continuité avec ses réflexions des années précédentes, il convient d’insister sur le caractère mixte de la République que ce grand lecteur de Montesquieu appelle de ses vœux :
« Depuis 1789, en vérité, la France est à la recherche de cette conjonction [entre liberté et autorité]. Tantôt le principe de la souveraineté populaire a triomphé, tantôt le besoin d’autorité a prévalu. Mais les Constitutions systématiques, aussi bien autoritaires que démocratiques, se sont rapide- ment écroulées ou n’ont pas pu être mises en vigueur. […] Au contraire, les Constitutions dans lesquelles étaient harmonieusement conciliés les droits du peuple et les nécessités du gouverne- ment, dans lesquelles protection était également accordée à la masse et à l’élite, dans lesquelles les divers pouvoirs, au lieu d’être accumulés dans une seule main, ou totalement isolés les uns des autres, étaient aménagés de façon à se modérer réciproquement, ces Constitutions empreintes de bon sens ont non seulement duré, mais ont assuré les besoins essentiels de l’État et des individus6. »

(1) Ibid.
(2) Jacquier-Bruère, op. cit., p. 111.
(3) Ibid., p. 123.
(4) Les Cahiers politiques, avril 1944.
(5) Ibid.
(6) Archives Debré, 1DE106, note sans titre.

Si l’équilibre général s’est infléchi et libéralisé entre 1941 et 1943, la philosophie qui est au cœur du projet reste au fond la même : combiner les exigences de la nation historique, incarnée par un chef de l’État placé au-dessus des contingences partisanes, avec les intérêts de la nation vivante, c’est-à-dire des citoyens qui envoient au Parlement une majorité destinée à soutenir le gouvernement1, sous le contrôle de l’opposition. Selon les circonstances, la part respective du pouvoir de décision, attribué à l’Exécutif, et celle du pouvoir de contrôle, attribué au Législatif, peut varier considérable- ment. C’est du reste pourquoi cette pondération constitue aux yeux de Michel Debré « le plus important problème de la science politique2 ».

Un « libéral étatisme »

De nombreux juristes et historiens ont voulu retracer la généalogie des institutions de la Cinquième République et ont notamment tenté, pour ce faire, d’inventorier les auteurs qui avaient pu influencer Michel Debré3. Certains ont souligné la parenté existant entre les idées défendues dans l’entre-deux-guerres par des hommes comme Joseph Barthélemy ou André Tardieu et le texte de 19584. D’autres ont même voulu voir dans le révisionnisme constitutionnel des années 1930 sa source d’inspiration essentielle5.
Les archives de Michel Debré sont pourtant formelles : le nom d’André Tardieu n’y apparaît jamais, et celui de Joseph Barthélemy guère plus6. Certes, la comparaison des différents projets de Constitutions rédigés par ce dernier pendant la guerre et les textes de Michel Debré écrits à la même époque fait apparaître des points communs et une évolution étrangement parallèle7. Mais les deux hommes n’entretenaient alors aucun rapport. En réalité, lorsque l’on réfléchit concrètement aux grandes questions institutionnelles, les possibilités de réformes ne sont pas infinies, et le fait que deux per- sonnes aboutissent à un certain nombre de propositions identiques ou voisines n’implique nullement que l’une se soit inspirée de l’autre. Dès lors, plutôt que de s’épuiser à essayer de reconstituer des généalogies souvent fictives, il est sans doute plus fructueux de raisonner en termes de climat intellectuel, tout en veillant à adopter la chronologie la plus fine possible.
Ainsi est-il indéniable que les premières années de l’Occupation ont été marquées, pour toute une génération, par une profonde crise des valeurs démocratiques et libérales. Dans la Résistance aussi bien qu’à Vichy, le traumatisme de la défaite a conduit beaucoup de gens à douter, quoique à des degrés divers, de la pertinence du parlementarisme, et bien plus largement des valeurs de la démocratie libérale. Avant que les excès de la dictature n’aboutissent à une « méfiance de l’autorité8 » et ne les amènent bientôt à réhabiliter les vertus du modèle républicain d’avant-guerre.

(1) Ceci explique l’importance à ses yeux du scrutin majoritaire, auquel il reste très attaché tout au long de sa vie.
(2) Archives Debré, 1DE39, « La composition de l’État », s. d. Il s’agit d’un texte rédigé à la fin des années 1930 et remanié entre 1940 et 1942.
(3) Le terme de « libéral étatisme » est emprunté à Lucien Jaume, qui a étudié la double tradition française du libéralisme de l’individu et du libéralisme par l’État. Voir Lucien Jaume, « Aux origines du libéralisme… », op. cit., p. 42.
(4) Voir l’article, devenu classique, de Nicolas Wahl, « Aux origines de la nouvelle Constitution », Revue française de science politique, 9 (1), 1959, p. 30-66.
(5) Voir Stéphane Pinon, Les Réformistes constitutionnels des années trente : aux origines de la Ve République, Paris, LGDJ, 2003.
(6) Si Michel Debré a suivi en 1928 et 1929 le cours de Joseph Barthélemy à l’École libre des sciences politiques, on peut raisonnablement douter qu’il ait jamais lu les livres d’André Tardieu, avant la guerre tout au moins. Il a en revanche lu et annoté soigneusement Les Lois de la politique française de Charles Benoist (Paris, Fayard, 1928).
(7) Voir Michèle Cointet, Le Conseil national de Vichy : vie politique et réforme de l’État en régime autoritaire, Paris, Aux amateurs des livres, 1989 ; Frédéric Saulnier, Joseph-Barthlemy, 1874-1945 : la crise du constitutionnalisme libéral sous la IIIe République, Paris, LGDJ, 2004.
(8) Archives Debré, 1DE39, « Le statut politique de la France depuis 1875 », s. d.

De ce point de vue, le parcours de Michel Debré est à la fois emblématique d’une époque et particulier. Comme tant d’autres, il a douté un moment de la viabilité de ce qu’il appelait « l’ordre libéral1 », mais sans jamais abandonner certains principes, preuve que son imprégnation républicaine était profonde. Ainsi, sa brève tentation autoritaire n’a jamais débouché sur une dérive totalitaire. Chez lui, le curseur entre liberté et autorité a indéniablement bougé entre 1940 et 1944, en fonction des circonstances dramatiques que connaissait le pays, mais il est toujours resté à l’intérieur de certaines bornes. Comme si celles-ci lui avaient été dictées par une sorte de surmoi républicain et libéral. Face à la tragédie de 1940, il a jugé qu’il convenait de rompre avec le régime antérieur, trop exclusivement orienté vers la défense de l’individu. Il a estimé que cette dernière n’était plus la tâche essentielle et qu’il convenait au contraire, face au péril national extrême, de rendre à l’État toute sa puissance. Avant d’aboutir, à la fin de la guerre, à une forme de synthèse néolibérale, conciliant le besoin de liberté avec les nécessités du pouvoir, dans une sorte de régime mixte. À l’opposé des doctrines totalitaires, qu’il n’a cessé de condamner, mais à distance également d’un libéralisme de l’individu, si bien incarné par Alain, qui prétendait forger le modèle républicain sur la liberté du citoyen contre le pouvoir2. Celui-ci était d’ailleurs lui-même en rupture avec une tradition représentée par des hommes comme Jules Ferry, qui considéraient, eux, que la République avait besoin d’être solidement gouvernée3. Michel Debré, qui se revendique de l’héritage de Ferry, et à rebours de la doctrine radicale d’Alain, en est arrivé à la conclusion qu’un vrai régime libéral est celui qui, grâce à un État fort, non seulement sauvegarde les intérêts supérieurs de la nation, mais garantit et protège aussi la liberté de ses citoyens. Ce thème ne cesse plus, désormais, d’occuper une place centrale dans son discours, notamment lors de la guerre froide, face au danger soviétique.
La seule chance pour les démocraties libérales de résister à la menace totalitaire consiste à se doter d’États démocratiques forts. Le pouvoir n’est plus l’ennemi de la liberté. Il en est le garant.

Jérôme Perrier, Centre d’histoire de Sciences Po (CHSP), 75006, Paris, France.

(1) « Essai de synthèse politique », février 1942, op. cit.
(2) Voir, à ce propos, le remarquable article de René Capitant, « Les Propos d’Alain ou l’idéologie de la IIIe République », in René Capitant, Écrits d’entre-deux-guerres (1928-1940), Paris, Éd. Panthéon-Assas, 2004, p. 209-230.
(3) Voir Odile Rudelle, La République absolue : aux origines de l’instabilité constitutionnelle de la France républicaine, 1870-1889, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982.

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