La nouvelle trahison des clercs : les intellectuels français et le libéralisme

Le Monde du 21 juin 2017 : Jérôme Perrier : « La nouvelle trahison des clercs : les intellectuels français et le libéralisme».

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Jérôme Perrier, « La nouvelle trahison des clercs : les intellectuels français et le libéralisme ».
La passion de l’erreur et l’aveuglement idéologique constituent une solide et tenace tradition française, dont le XXe siècle offre une myriade d’illustrations, placées sous la figure tutélaire de Jean-Paul Sartre, champion incontesté des prises de position politiques les plus irresponsables, et parfois même les plus indignes. Il y a encore peu, il était de bon ton dans certains milieux intellectuels de l’Hexagone de préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ; et à quelques rares exceptions près, nombre de nos clercs ont successivement sombré dans le stalinisme ou le fascisme, puis dans le trotskisme, le castrisme, le maoïsme, le chavisme, et j’en passe. La France semblait devoir se distinguer, en sus de ses trois cents types de fromages, par sa capacité proprement inouïe à produire des esprits aussi brillants qu’enclins à mettre leur indéniable maestria conceptuelle au service des pires causes. Mais les choses ont elles vraiment changé ? Si notre pays compte désormais plus de figures de la trempe d’un Roger Garaudy ou d’un Jean Kanapa que de celle d’un Sartre ou d’un Camus, notre cécité idéologique a encore de belles heures devant elle, comme le montrent les récents propos d’Emmanuel Todd ou de Michel Onfray (mais on aurait pu tout aussi bien citer messieurs Lordon, Badiou, ou d’autres représentants de cette radicalité de moleskine qui épate tant le bourgeois français). Lors de la présidentielle, tout ce beau monde a cru devoir renvoyer dos-à-dos les deux finalistes.
Avec l’air rogue dont il ne se départit jamais, Emmanuel Todd a ainsi déclaré dans l’émission Arrêt sur images que contrairement à un autre invité qui se vantait d’aller voter Macron « comme on sort les poubelles », lui s’abstiendrait « dans la joie ». Quant à Michel Onfray, qui a compris de longue date que l’outrance est plus rentable que la nuance, il s’est fait une spécialité de la dénonciation rituelle du libéralisme, y voyant « une idéologie dont l’utopie fait des dégâts considérables avec des victimes et des morts jamais comptabilisés » ; assurant même avec le ton docte qui sied à un philosophe indigné que « les suicides, l’alcoolisme, la drogue, la violence, les antidépresseurs, la délinquance, la criminalité en procèdent largement ». Fichtre ! Par chance la peste a de longue date disparu de nos contrées, faute de quoi il y a fort à parier que cette tête pensante qui manie la plume comme d’autres la kalachnikov, y aurait vu un effet supplémentaire du bacille libéral.
On peut bien sûr rire d’une telle niaiserie. Après tout, ces sociétaires de notre Comédie médiatique sont à notre patrimoine national ce que la Relève de la Garde est à notre voisin britannique ou le Manneken-Pis à nos amis belges : une attraction folklorique mais incontournable. À dire vrai, l’énième épisode auquel nous venons d’assister de la série mandarino-burlesque Alerte à Saint Germain-des-Près ne prêterait guère à conséquence si l’on n’avait vu, dans le même temps, des comportements infiniment plus préoccupants, comme ces jeunes défilant durant l’entre-deux-tours dans les rues de Paris aux cris de : « Ni fascisme ni libéralisme ». A-ton bien mesuré l’incongruité d’un tel propos, qui met sur le même plan une idéologie totalitaire responsable de millions de morts et une philosophie assurément critiquable, mais dont la tolérance est l’un des piliers ? Comparer une telle tradition de pensée au fascisme témoigne d’abord d’une ignorance crasse.
Et loin de moi l’idée de rendre les jeunes responsables d’une telle ineptie. Car on a la jeunesse qu’on mérite, et un tel degré d’aberration témoigne simplement d’une défaillance profonde de notre système d’enseignement, qui ne peut s’exonérer de toute responsabilité dans la syncope idéologique qui est la nôtre. Une panne de l’intelligence collective qui réduit bon nombre de nos débats actuels au ressassement de billevesées démondialisatrices ; ce recyclage paresseux des vielles antiennes anti- puis altermondialistes qui nous expliquaient naguère que la globalisation était un piège élaboré par les Américains pour asseoir leur empire, aux dépens des pays pauvres, premières victimes de la sempiternelle « explosion des inégalités » (tarte à la crème du débat à la française, qui, tel un meuble en kit, peut s’adapter à tous les domaines et toutes les échelles, en fonction des besoins). On mesure chaque jour un peu plus le manque de sérieux des discours de cet acabit, si récréatifs pour les Chinois ou les Indiens, qui à défaut de produire des penseurs du même calibre que les nôtres, produisent de quoi alimenter le plus formidable essor économique jamais enregistré dans l’histoire…
La caricature et la méconnaissance dont le libéralisme est l’objet dans notre pays nous empêchent de participer pleinement aux nombreux et riches débats qui ont lieu sur le sujet partout dans le monde, appauvrissant d’autant notre appréhension des enjeux de la globalisation, avec ses potentialités et ses incertitudes. Mais c’est aussi un stupéfiant paradoxe lorsque l’on sait que la France, patrie du colbertisme et du jacobinisme, est également le berceau de l’une des plus riches traditions libérales. En effet, bien que l’immensemajorité de nos contemporains semblent l’avoir complètement oublié, aux XVIIIe et XIXe siècles, notre patrie a vu naître et se développer une école libérale d’une impressionnante fertilité, qui aujourd’hui encore est activement étudiée partout ailleurs dans le monde. Alors même que la redécouverte de cette très riche tradition pourrait nous être d’une immense utilité pour affronter intellectuellement les défis majeurs de notre époque, nos savants hexagonaux ont largement abandonné cette tâche à leurs homologues étrangers, renouant ainsi avec une autre de nos traditions bien ancrée, dénoncée en leur temps par un Julien Benda ou un Raymond Aron : la trahison des clercs.

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